KAMAR IDIR, UN TRAVAIL EN MOUVEMENT

VOUS L’AVEZ PEUT-ÊTRE CROISÉ, ARPENTANT MARSEILLE. UNE SILHOUETTE VIVE, CHEVEUX NOIRS FRISÉS SOUS BONNET DE LAINE, CHÈCHE, BLEU DE TRAVAIL, SAC EN BANDOULIÈRE, AVEC APPAREIL ARGENTIQUE ET DES MICROS DEDANS. SON PAS RAPIDE BIFURQUE, PROMPT À LA RENCONTRE. APRÈS PRÉSENCE INVISIBLE ET LES DAMES DE L’EXIL PARAÎT UN NOUVEAU LIVRE ÉDITANT SES PHOTOGRAPHIES, BRÛLEZ-MOI, COMME ÇA, JE PEUX CHANTER !  AUX EDITIONS ARTRIBALLE.

Photographe, Kamar est aussi journaliste, preneur de sons, artiste, éducateur à sa manière… Un travail reconnu d’ethnologue, collecteur des mémoires des migrations. Un autodidacte, polyphonique, auprès de communautés déplacées ou à la marge. Il est auprès, avec les Chibanis, ces vieux travailleurs immigrés, avec les Roms, les Gitans, les autistes aussi…  et toujours en marche. « C’est mon travail qui est en mouvement », précise-t-il. Portrait d’une démarche solaire.

« Je n’ai pas d’endroits, j’ai des chemins. Je sillonne les ruelles où les gens sont cachés, ils suivent le soleil. ».

Kamar Idir vu par Aude de Vinck
Kamar Idir vu par Aude de Vinck

Il rit de mon idée d’écrire sur « les lieux de Kamar ». Les rues, et les voix de l’exil qui s’y trouvent, le guident. Il y est reconnu, invité. « Tu cours toujours, on te voit cavaler, arrête-toi », entend-il souvent. On se passe le mot, sur son travail, qui est avant tout précaution. S’installer par exemple auprès des Gitans de la Renaude, au milieu des cubes de béton, c’est « petit à petit»,  prendre le temps. « Tu ne peux pas venir comme ça, me filmer là où je vais. Il faut du temps. Ils ne te connaissent pas. », explique-t-il.

« Je n’ai jamais failli à mon travail »

Kamar écoute, enregistre les récits, les mémoires, libres de vagabonder. « Je vais dans un thème mais me retrouve dans un autre thème. Je regarde par-là, mais là, la chose, elle, se passe là, à côté. ». Son cap, c’est la vérité, la dignité des personnes qui se confient. Le son est brut, sans montage, sans coupe. « Quand les Roms ont été expulsés, je courais derrière, pour récupérer les affaires, avec le micro, plein mistral ! Du coup, il y a eu des saturations, des grincements ». Un son est mauvais, une insulte a fusé ? Il monte la musique. « La trace est propre, il y a du respect ». La photo, c’est « le temps de l’amitié », elle vient après le son. « Parfois, pendant six mois, j’oublie de prendre une photo. Puis,  je sais ce que je veux, je les laisse se poser, à l’aise ». En noir et blanc, le choix de l’épure.

« Je ne coupe pas »

L’homme est sans concession sur son éthique. Des associations, Radio Galère où il anime Harragas, émission pour le peuple algérien,  Artriballes qu’il a cofondée, Schebba, Latcho Divano aussi, lui garantissent la liberté de sa démarche. Il en évite d’autres, les « bandits d’honneur »,

 Kamar Idir Éd. Artriballes  - 2016
«Brûlez-moi, comme ça, je peux chanter !» – Fantasmes et réalités d’une immigration comme les autres Kamar Idir – Éd. Artriballes – 2016

comme il les appelle, qui quittent les lieux, leur contrat, leur « collecte » finis. « Ils me coupent la route. Mais je ne suis pas un prestataire. Et je rentre par un autre côté », glisse-t-il, facétieux. Kamar Idir accompagne. « La séparation ? C’est la mort », lâche-t-il. Ainsi, pour les Chibanis, auprès desquels il a combattu pour leur droit au logement dès 1998,  « c’est la fin de leur monde à eux. Je ne coupe pas. C’est ma famille. Et je me soulage avec eux », confie le Kabyle, « en exode perpétuel », exilé à Marseille en 1993.

Être avec ceux qui « suivent le soleil », c’est, sur les pas de Kamar Idir, aller un chemin lumineux dans ce Marseille où « on ne se parle plus », constate-t-il, jamais résigné. Lumineux, comme ces regards, ces voix, ces mouvements dans ce dernier livre. Un homme qui se mêle aux autres, qui chemine libre. Un « honnête homme », dirait Montaigne.

> par annie-claude jeandot