« Les journalistes n’ont aucune experience des quartiers populaires »

La vision médiatique des quartiers populaires est souvent très caricaturale. Explications avec le sociologue des médias Jérôme Berthaut.

 

Quelle image les médias grands publics donnent-ils des quartiers populaires?
L’image des quartiers populaire, c’est la délinquance et l’insécurité, les faits divers. Depuis 2000, sous la pression des logiques économiques et pour conserver de l’audience, les médias mettent en place une stratégie [éditoriale] qui rejaillit sur le traitement des quartiers populaires où se concentre l’activité de la police et de la justice.

Quelle est la place des quartiers populaires sur France 2, où vous avez étudié la rédaction ?
La problématique « banlieue » est passée de mode. Les journalistes ne traitent plus des quartiers populaires mais illustrent des thématiques à partir de ces territoires : Comme la montée de l’islamisme radical, le communautarisme, la cohabitation avec les Roms… Quand Valls parle d’apartheid ethnique, de la déchéance de nationalité, on fait des sujets dessus. Les journalistes n’inventent pas grand chose, ils sont à la remorque des débats politiques. Ils font aussi primer des interlocuteurs légitimes, qui ont du crédit. Les autorités font autorité, alors que ce sont des gens qui prennent position.

Pourquoi n’y a-t-il pas de travailleurs sociaux, d’habitants et d’enseignants sur les plateaux de télévision ?
Ça renvoie à ce qui construit la légitimité pour les journalistes : la publication d’ouvrages. Pour eux, c’est plus important que l’expérience de terrain. L’autre avantage de ces experts, c’est qu’ils sont très disponibles. Un temps que n’ont pas les travailleurs sociaux. Les policiers sont également plus légitimés que des acteurs de terrain reconnus. Au même titre qu’un procureur ou un préfet sont considérés comme plus crédibles qu’une famille. Les habitants des quartiers populaires sont en effet jugés peu fiables. Les médias pensent qu’ils sont aveuglés, qu’ils ne sont pas objectifs sur leurs conditions de vie, la violence…

Peut-on parler de racisme médiatique ?
Attention aux généralités ! La plupart des journalistes affichent des valeurs de tolérance et sont plutôt bienveillants vis-à-vis des habitants des quartiers populaires. Sauf qu’ils sont issus de milieux aisés et n’en ont donc souvent aucune expérience. Le reportage est généralement l’occasion d’un premier contact. D’autre part, ils ont du mal à voir les habitants des quartiers populaires pour ce qu’ils sont : des classes populaires. On les folklorise et on les renvoie à leurs origines extranationales, leurs particularismes, et pas à ce qui les inscrit dans la société.

Quelle est la place des quartiers populaires en période électorale ?
Le traitement a beaucoup à voir avec les thématiques développées. On aurait pu imaginer que la dépénalisation du cannabis proposée par Hamon [candidat PS, Ndlr] déclenche des reportages. Mais je n’en ai pas trop vus. Les médias ne parlent pas non plus tellement d’Aulnay-sous-Bois et de l’affaire dite Théo, sauf sous l’angle d’un fait divers, avec les casseurs. Surtout, ils parlent beaucoup plus de l’affaire Fillon !

Jérôme Berthaut est maître de conférences à l’université de Bourgogne. Il est l’auteur de La banlieue du 20 heures (Agone, 2013).

CETTE INTERVIEW EST RÉALISÉE EN PARTENARIAT AVEC LE RAVI