Nicolas Burlaud, l’homme de La Plaine

niko_2Après Clermont-Ferrand, la trop grise, où il naquit et Poitiers, la trop pluvieuse où il étudia, Nicolas Burlaud débarque à Marseille, l’ensoleillée lumineuse, au mitan des années 90. Il s’installe à La Plaine, un quartier du centre ville. Il n’en n’a plus bougé depuis. Rencontre avec ce explo-réalisateur engagé.

Bonjour Nicolas Burlaud. Vous êtes une sorte de père Pleinard? Pourquoi ce quartier?

Pour l’énergie un peu rebelle et bordélique… Je peux aussi dire plein de mal de La Plaine, plein de mal de Marseille… Des choses que l’on dit souvent. Que j’ai pensé, même, il n’y a pas très longtemps. Mais en ce moment, j’ai l’impression qui se passe des choses…

Vous êtes un citoyen actif. L’engagement dans des mouvements n’est pas récent ?

Non. C’est vrai. Je viens d’une famille militante. J’ai toujours essayé de faire des choses par moi-même. De ne pas juste être dans le truc de dire : le monde ne va pas comme je veux… Et rien. Non, moi je me suis toujours demandé ce que je pouvais faire à mon échelle. Au moins j’agis et je pourrais toujours me dire que je l’ai fait…

Et en clair, ça donne quoi ?

À ma sortie de la FAC, nous avons monté une association, PRIMITIVI… J’ai retrouvé des flyers réalisés à l’époque avec tête de mort et petites télés… On a sans doute évolué mais pas changé sur les objectifs, les enjeux. Sur ce que l’on essaie de faire. Nous tentons de créer une télé de rue. La télé du bout du monde jusqu’au coin de ta rue… Nous ne voulions pas qu’elle soit faite par des journalistes en position de surplomb. Et qui viennent vous raconter la vie, le monde. On se retrouve tous, très facilement, à s’enfermer dans des rôles. On essaye de faire attention à ça.

Comment fait-on pour éviter cet écueil?

Je ne sais pas… C’est une bonne question. Il faut essayer de ne pas faire tout le temps la même chose. On fait des fresques murales. On a monté un ciné club de quartier qu’on a voulu le plus ouvert possible. On y a projeté Astérix ou Pompoko. Des films qui faisaient venir des gamins. Ou des gens qui habitaient dans la rue. Cela dit, on a passé Astérix ou le cadeau des Dieux dans lequel César, voyant qu’il n’arrive pas à conquérir le petit village des irréductibles gaulois, va implanter un complexe immobilier de luxe tout autour…

Oui, ça n’était pas gratuit non plus…

Non. On essaie de rester au contact des gens avec lesquels on fait des films. Avec le Doctorat Sauvage en Médias Libres que nous avons inventé, nous disons que pour créer des médias libres, nous devons en construire les outils. Questionner les formes de notre action. Nous voulons la réflexion et l’expérimentation. Cette année nous avons organisé une rencontre autour de « La Commune de Paris » de Peter Watkins. En est sortie une fiction que nous réalisons actuellement où l’on a proclamé la Commune Libre de La Plaine.

Pour le réalisateur Nicolas Burlaud, c’est une sorte de prolongement de votre film « La Fête est finie »…

C’est vrai. Ce film a été très important pour moi. Notamment par sa forme assez différente. Les productions de Primitivi ont souvent été du vidéo tract. En 2013, j’ai eu le goût de la défaite dans la bouche. Avec ce film, j’ai cherché comment exprimer un désaccord sans m’enfermer dans le rôle du grincheux. Mais sur le terrain, moi, je voyais des expulsions, une destruction de ce « vivre ensemble » que, personnellement, j’aime à Marseille. Il fallait arriver à le dire à ceux qui, sans être d’accord, entendraient mes arguments. Sans se sentir agressés par le ton.

jnl_laplaineEt comment tout ça modifie votre façon de travailler?

Ce film a peut-être clarifié, à l’extérieur, ce que l’on pouvait faire à Primitivi. Le succès du film a attiré des personnes qui voulaient bien jouer. On est allé à Bassens, à la Busserine. On a créé une charrette qui s’appelle La Lucarne avec laquelle on peut à la fois projeter puisqu’elle dispose d’un écran et également filmer. C’est un outil de collecte de l’image, de la parole mais aussi de projection.

Parmi les quartiers, il y a le vôtre. La Plaine. Comment en arrive-t-on à cette Commune Libre de La Plaine?

C’est un quartier qui a bougé. Le schéma de confiscation des centres villes est à l’œuvre partout. C’est aussi pour ça que « La fête est finie » a si bien marché. Ça ne parlait pas que de culture ou de transformation du centre ville marseillais. Ça parlait de la Ville en général.

Et donc?

Une assemblée populaire s’est constituée à La Plaine. On cherche comment se construire ensemble ? Comment le dire? On a créé un journal dont le numéro 0 est sorti. On est allé manifesté devant la SOLEAM*. Nous ne sommes pas contre les transformations du quartier. Bien-sûr qu’il faut le transformer. Mais la question est de savoir comment ces transformations nécessaires ne se fabriquent pas une transformation sociologique qui soit une confiscation.

Et ça conduit donc à la Commune Libre de La Plaine?

Il y a eu une concertation. Deux réunions en quinze jours pour demander aux gens ce qu’ils en pensaient. Tout le monde s’en foutait complètement. Ces concertations ont été bien chahutées. C’était de la communication baise-couillon. Avec Primitivi, on s’est demandé comment informer et interpeller. On a inventé une fiction dans laquelle la mairie dit : « D’accord… Nous abandonnons le projet mais on ne veut plus entendre parler de ce quartier ». Elle bannit le quartier, le raye des cartes officielles, abandonne tous les services publics. On était 200 à 250 personnes. Ça a beaucoup tchatché, beaucoup échangé, beaucoup rêvé.

Et au réveil, ça donne quoi?

Et bien ça, on verra… Là, on a fait l’épisode zéro.

D’accord mais le rêve, c’est quoi?

On n’en sait rien. On ne sait pas ce qui va se passer. Cette fiction doit accompagner le réel. On ne sait pas si les travaux vont commencer, par exemple.

Ça en est où? À l’image des concertations finalement ce sont de magnifiques trompe-l’œil pour masquer des magasins vides…

igor_2Exactement. C’est une façade. Ce dont nous ne voulons pas à La Plaine. Pas de faux magasins avec de faux gens dedans. On ne sait pas trop ce que sera la suite de la fiction parce qu’elle est aussi dépendante du réel.

Justement, où ça en est… Dans le réel?

On en est… Qu’on ne sait pas trop. La SOLEAM a reçu les quatre projets. Elle les traite. Nous allons continuer d’accompagner ce qui se passe. La fiction collera au réel.

La fiction génère de la pensée et de la réflexion plus libres, sans contrainte de résultats. Mais est-ce que ça peut engendrer quelque chose d’opposable?

Ça j’en suis convaincu. La proclamation a généré ces rassemblements, ces rencontres, ces discussions. Ça peut servir à se demander ce qu’il faut faire pour les personnes qui viennent picoler le soir et casser des bouteilles et qui pissent partout après…

Finalement, pourquoi tu l’aimes et pourquoi tu ne l’aimes pas ce quartier. Parce qu’il pue un peu quand même?

Justement. Parce qu’il pue un peu. Parce qu’il est encore un peu vrai. Il y a des trucs durs, des trucs qui ne marchent pas bien. Il y a des trucs qui se montent et qui se cassent la gueule. C’est aussi pour ça que je l’aime. Ça en fait un quartier ouvert. Je n’ai pas envie qu’il se ferme, se claquemure dans une utilisation et des usages prédéfinis. En ce moment, j’ai du mal à dire pourquoi je ne l’aime pas. Si ce n’est que tous les usages sont assez séparés. Ça cohabite sans vraiment vivre ensemble… À Marseille, il y a une résistance organique aux transformations, bonnes ou mauvaises. Du coup, parfois, j’ai le sentiment que ça tourne en rond.

Et en dehors de ça quels sont les projets?

On a deux projets. Un film sur le Carnaval de la Plaine que l’on a beaucoup filmé. Un autre, un web-doc sur… la bataille de La Plaine. Un truc très ambitieux qui retraçe l’identité du quartier, cette tension dans laquelle il vit actuellement.

Et La Fête est finie… On peut le voler où le DVD? Quoi? Faut être militant jusqu’au bout…

Il y a quelques librairies de La Plaine où l’on peut le trouver. Sinon, il n’est pas encore en accès libre sur le net parce que le DVD est en multilingue et qu’on aimerait en vendre quelques uns… Mais on peut se le procurer sur le site de Primitivi.

 Ouffff. Et beh…

*Concessionnaire – Aménageur de la Métropole, travaille depuis plusieurs mois sur le territoire de la Ville de Marseille à la requalification des espaces.