LA CULTURE A BESOIN D’ESPACE

DEPUIS 30 ANS, L’ESPACE CULTUREL BUSSERINE APPORTE LES CULTURES AUX PIEDS DES TOURS. EN 2013, LA MUNICIPALITÉ DIRIGÉE PAR GARO HOVSÉPIAN DÉCIDE DE METTRE LE LIEU AUX NORMES ET D’ENGAGER DES TRAVAUX. AUJOURD’HUI, CE SONT LES ÉLUS FRONT NATIONAL QUI METTENT LE CHANTIER EN MUSIQUE. MALHEUREUSEMENT, LA CHANSON DU MAIRE NE SÉDUIT PAS TOUT LE MONDE… PETITE ENQUÊTE DE VOISINAGE…

« Ce lieu nous l’avons créé. Nous y avons usé nos fonds de culotte. Mais, chemin faisant, nous avons été désabusés, dépossédés de ce qui aurait dû être le poumon de la création du 14e arrondissement ». Il en a gros sur la patate, Jean-Pierre Éga quand il prend la parole lors de la conférence de presse donnée le 10 mars dernier à Marseille par le collectif  « Nos quartiers ont besoin de la Busserine ».

Et on comprend le danseur-chorégraphe, enfant de la balle et du quartier. Depuis des semaines, l’Espace Culturel Busserine, installé depuis près de 30 ans au cœur des fameux quartiers nord de la cité phocéenne, est l’enjeu d’une bataille rangée.

PLACE AUX MARMOTS

D’un côté, le personnel, des associations, des artistes et un collectif. De l’autre, la mairie de secteur remportée en 2014 par le Front National. Son maire, Stéphane Ravier, a d’abord décidé de sa fermeture. Arguant pour cela de la réalisation de travaux décidés avant sa prise de fonction.

L'ECB AU CŒUR DE LA TOURMENTE
L’ECB AU CŒUR DE LA TOURMENTE…

Cette décision, le rappel des salariés à la Bastide Saint Joseph et les prises de position de l’édile ont mis le feu aux poudres et entraîné une opposition frontale avec les acteurs du quartier. Réunions, conférences de presse et une pétition recueillant quelques 4000 signatures ont changé la musique.

Le lieu a réouvert. Chacun a regagné ses pénates. Et la culture a repris ses droits. Enfin…

Si l’on s’en tient aux annonces municipales, ce sont les plus jeunes qui devraient se taper sur les cuisses. Stéphane Ravier ayant choisi d’orienter son action exclusivement en direction de la marmaille. Une rupture avec l’histoire du lieu.

En 1980, Lahouari Ben Mohamed est abattu par un CRS dans une voiture. Cette mort, un espace vide, et une farouche volonté de ne pas laisser la haine et la colère recouvrir les murs du quartier ont changé, pour longtemps, le destin de l’ancienne Maison pour Tous.

SURMONTER LA DOULEUR

Akel Akian et Fréderique Fuzibet montent une petite compagnie, le Théâtre de la Mer. Deux spectacles sont créés et tournent dans les réseaux militants.  C’était l’époque où les morts des quartiers étaient dus aux « flics qui avaient la gâchette facile » se souvient la metteure en scène. « Il n’y avait pas grand-chose dans les quartiers nord. Les cités continuaient à pousser comme des champignons. Il n’y avait pas de tissu associatif. C’était le début des réseaux de trafics en tous genres. Les quartiers étaient en ébullition», ajoute-t-elle.

Les jeunes, accompagnés de quelques travailleurs sociaux, tentent de surmonter leur douleur en s’investissant dans l’expression théâtrale. La troupe des Flamants tourne Ya Oulidi, Mon fils, qui retrace l’histoire de Lahouari Ben Mohamed.

Akel et Frédérique s’appuient sur cette énergie pour obtenir quelques financements de la toute nouvelle Politique de la Ville. C’est le début d’un long parcours pour développer la culture dans le quartier.

Challenge ambitieux, tant la population est loin des modèles culturels dominants. Jean-Pierre Éga n’a pas oublié le caillassage qu’il a subi en dansant lors d’une fête de quartier. « Des hommes qui dansent en collant, à l’époque, c’était très connoté » se souvient-il. Les jeunes se rendent à la Maison pour Tous et se confrontent au regard des autres. À la trahison de ne pas tenir le mur.

OUVERTURE CULTURELLE

Le lieu est autogéré par le Théâtre de la Mer, la concierge et les jeunes amateurs du quartier. Un boulot de fou rendu possible par l’engagement du couple d’artistes. « On menait des ateliers avec les ados, Les drôles de frisées. Nous avions un peu d’argent et faisions venir un spectacle par mois. Mais le lieu n’était pas aménagé. À chaque fois il fallait aller chercher des chaises à la Maison des Familles. On faisait aussi du porte à porte pour informer les habitants des spectacles».

Lesquels sont au rendez-vous de ce lieu qui leur est ouvert. « La salle était louée à l’association antillo-guyanaise qui organisait des bals. Il y avait des rencontres pour l’Aïd, les maghrébins faisaient le couscous, les gitans la paëlla, les antillais amenaient le boudin. Les populations se rencontraient. On n’était pas dans le communautaire à l’époque » regrette encore Jean-Pierre Éga.

Le travail n’est pas toujours simple. «Des toxicos débarquaient pendant les ateliers. Akel s’est fait volé son portefeuille au milieu d’une représentation en plein air. Un soir un jeune du quartier est tombé du plafond sur mon bureau en essayant de voler des sodas » s’amuse Frédérique Fuzibet. Et les habitants trouvent ainsi le chemin d’une ouverture culturelle.

QUÊTE D’IDENTITÉ

Le temps a passé. L’ambiance et la démarche ne sont plus d’actualité. Dans l’entourage de Stéphane Ravier, on affirme que « l’idée n’est pas d’enfermer les gens dans leur quartier ». Du coup, les spectacles pour adultes se tiendront désormais à la Bastide. Pour le travail en direction des jeunes : silence radio. Un ancien fonctionnaire de l’ECB réagit : « Ne rien vouloir faire avec les jeunes qui sont justement à l’âge de la quête d’identité ? C’est bien là que la discussion idéologique commence. C’est refuser leur droit à la parole. Celui de poser des questions embarrassantes. Et de critiquer… »

C’est aussi ignorer les missions historiques du lieu. L’ECB n’a pas été une structure de diffusion classique. Il a accompagné des pratiques amateures. Certains jeunes s’y sont professionnalisés. D’abord bénéficiaires d’un cours de théâtre, puis animateur d’atelier. Pour finir par tourner sur les scènes nationales.

Cette dynamique a été stoppée par l’arrivée d’une direction axée sur la diffusion. Non sans dommages. Des pneus crevés, un désir des jeunes de brûler ce lieu patrimonial du quartier dont ils ont le sentiment qu’il leur a été volé.

Le souffle d’Akel Akian, qui s’est toujours refusé à « lâcher ses cul-terreux pour faire carrière à Paris », s’incarnait jusqu’ici dans des spectacles de co-création avec les habitants. La metteure en scène Carole Errante a repris le flambeau. Avec des femmes venues de divers arrondissements marseillais, elles ont créé et mis en scène un spectacle de cabaret tout en plumes et paillettes : Nous sommes toutes des Reines, donné sur les planches de la scène nationale du Merlan ainsi que sur celles de l’ECB.

CO-CRÉATION AVEC LES HABITANT-ES

Mais ce qui a fait grincer les dents des élus municipaux, c’est un autre spectacle participatif. Celui du dramaturge strasbourgeois Yan Gilg : À nos morts.

Là, de jeunes habitants ont porté la parole des soldats colonisés morts pour la France, oubliés de notre mémoire collective.

« C’est une mine explosive dans ces quartiers », juge-t-on dans l’entourage du premier magistrat. « Cela aurait mérité une re-contextualisation historique », affirme la même source qui préfère rester anonyme.

Est-ce le spectacle de trop pour la mairie? Elle jure ses grands dieux que non. Toujours est-il que désormais, on souhaite reprendre, au moins en partie, la main sur la programmation. « Il n’est pas question de censurer. Ni de réduire. Mais plutôt d’ajouter, pour équilibrer les approches. Nous voulons une culture plus ancrée, plus locale, provençale, française. Les enfants des quartiers doivent accéder à toutes les cultures », martelait ainsi Stéphane Ravier lors du conseil d’arrondissement de mars dernier.

Un ancien salarié de l’ECB reconnaît : « Travailler avec les habitants est complexe. Accueillir des artistes locaux déboulant à la dernière minute et sollicitant quinze jours de plateaux nécessite un calendrier des plus souples ».

Frédérique Fuzibet ne dit pas autre chose : « Faire avec le manque de confiance et de structuration des habitants-artistes et les contraintes du statut d’intermittent, est parfois douloureux. Accompagner des vocations artistiques qui n’aboutissent pas nécessairement à une professionnalisation est source de frustration ».

Le spectateur sent pourtant bien, lorsqu’il entend la chanson « Pour en arriver là », final du spectacle de Carole Errante, que les comédiennes sont transformées au plus profond d’elles-mêmes par leur expérience de la scène. Une expérience que la mairie réserve désormais uniquement aux bambins…

RÉ-ÉQUILIBRAGE PROVENÇALISÉ

Stéphane Ravier a provoqué l’émoi en fermant momentanément le lieu.  Les travaux étant désormais achevés, la musique nouvelle peut enfin se faire entendre dans les travées populaires.

Loin des mâles en collant, l’équipe municipale se sentira mieux en se trémoussant devant son rééquilibrage provençalisé semé aux quatre coins de l’arrondissement. Une programmation à laquelle les habitants pourront gentiment assister.

Ça les reposera du temps où ils en faisaient partie…

tout ça par la grâce de marina méloua
nadia khémiri
thierry dargent

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