NHOBI

img_0412Le jour de son baptême, à Rio au Brésil, on le nomma Fabio Binho Cerqeira. Mais pour cabosser les murs de son petit nom de graffeur, il a choisi Nhobi. Arrivé à Marseille dans les plis de l’amour, il y a développé son art et sa vision. Il part désormais à la conquête du monde. Rencontre…

ITW MARINA MÉLOUA & TD

Comment avez-vous commencé le street art ?
Au collège, j’étais toujours au fond de la classe. Je dessinais le prof. Je caricaturais de tout le monde. Tous les ans, je faisais le T-shirt de la classe… Je sortais faire du tag. Je me sentais comme un héros. Le tag, c’est plutôt pour le kiff, l’esbroufe, la double vie. Je ne marquais que mon nom. C’était une démonstration de volonté de changement. Certains trouvent les tags moche. Ça dit que l’on est mécontent. Qu’on a des trucs à changer. En plus, c’est un interdit… Comment faire quelque chose de bien en 10 secondes ? Du coup, dans le tag, c’est l’énergie qui compte. L’adrénaline.

nobi_8  Comment s’est opéré le passage du fond de la classe au coin de la rue ?
J’étais toujours un peu dégouté. À l’époque, on n’avait pas les revues. J’avais besoin d’évoluer. En 96, j’ai dessiné ma première tête. Un cercle, les yeux, le nez… Je me suis dit : « putain, je peux dessiner avec ce truc ». C’était difficile, mais possible. J’ai commencé à m’intéresser au graff. J’ai pris un peu de temps pour sortir dans la rue et dire : « ça, c’est mon graff ». Je ne suis pas allé poser ma première tête cheloue n’importe où. J’ai travaillé dans un petit coin. Et le jour où je me suis senti vraiment prêt, je suis parti.

Comment s’est poursuivi votre apprentissage ?nobi_6
Il faut manger… À un moment, j’ai choisi d’apprendre un métier. Je suis allé en fac, tenté par le dessin industriel. Mais ça n’était pas ça. Alors, je suis passé à autre chose. Avec des collègues, on a développé une marque de fringues.
On a défilé au Fashion Rio. L’univers de la mode est difficile à gérer. À 26 ans, j’ai dit stop et j’ai fermé la boîte… C’était une période un peu dure. J’avais perdu mon boulot, ma femme,… Je suis retourné chez mes parents… Pour moi, c’était la fin du monde. C’est pourtant la meilleure chose que j’ai faite. Je me concentré. J’ai fait du graffiti dans la rue, comme à 13 ans. Je sortais la nuit. Quand tu vois un gars torché, ou un qui sort de l’hôpital et qui vient te parler pour évacuer ses émotions, ou même le gars qui ramasse les poubelles qui vient te dire « putain, c’est trop beau ce que tu fais », tu te rends compte que tu as tous les pouvoirs du monde entre tes mains. Tu peux graffer et offrir du plaisir. Tu peux sourire, communiquer.

Comment s’est passée votre arrivée en France ? Marseille est une ville accueillante pour les graffeurs ?

ampoule

Je suis arrivé en 2012 pour suivre ma femme. Gamo, un artiste marseillais que j’avais rencontré à Rio, m’a ouvert les portes ici. Il avait une petite galerie au Panier. C’est là que j’ai fait ma première expo. J’ai aussi rencontré Julien Cassar, qui tient le concept-store UndARTground au Panier. C’est par là que tout a commencé. En quatre ans, Marseille a rapidement évolué. La masse d’artistes a beaucoup grandi. Et je suis franchement content et fier de participer à ça.

De quoi parlez-vous avec vos petits bonhommes chelous ?
Je peins différemment des gens d’ici. Au premier regard, le public de la rue n’a pas aimé mon travail. Puis, comme il le voyait tout le temps, ça a créé de l’intimité. On a fini par l’accepter. J’ai pensé qu’il fallait vraiment garder mon identité, mes couleurs brésiliennes, pour me démarquer. Le côté joyeux du graffiti, il n’y avait personne qui faisait ça. C’était plutôt la nuit, plutôt vandale. Chacun a le devoir et la liberté de faire comme il préfère. Moi, je ne me sens pas de faire un truc sombre ou violent. Je sais dessiner d’autres façons. Le style, c’est aussi la technique. Il y a des gens dont le travail ressemble à de la photo… C’est un peu comme de copier, ça m’interpelle moins,.

Votre dessin paraît un peu « naïf »?
couple-2-okJe garde un côté très enfantin dans mes dessins, un côté Peter Pan. Ça apporte cette poésie, ce truc qui n’existe pas. Je préfère l’imaginaire. Je regarde à l’extérieur… Je vois les couleurs qui manquent, j’essaie de les ajouter. C’est vrai que je suis beaucoup dans le naïf. J’aime la peinture réunionnaise, tropicaliste, le Douanier Rousseau. Ma peinture peut parler de tout mais en cachette. Si je veux faire une critique sociale ou politique, je le fais. Mais avec une certaine douceur. De façon joyeuse parce que la violence est partout. Je fais ça aussi parce que ça m’apporte de la joie. Ce que j’essaie de faire avec la peinture c’est une dé-marginalisation. Il faut faire quelque chose qui te représente.

Dans la rue, comment vous préparez-vous ?
Je me balade. Quand je vois un mur qui demande un graff, je le photographie. Ensuite, je réfléchis. Je fais une maquette de base. Puis je fonce. Cela dit, quand tu réalises, la petite abeille qui passe, si tu veux la figer dans ta toile, tu es libre de le faire.

nobi_9Peindre sur les murs est éphémère… Comment ça joue dans votre travail?
À Rio, le grand défi, c’était de choisir la meilleure place. De trouver le support qui permette de gagner le plus de temps d’exposition. C’est un travail d’analyser si le graff va rester. Il faut repérer si le mur est vieux. À qu’il appartient… S’il y a un propriétaire, je me présente. Je présente mon travail et je propose de peindre. La majorité de mes graffs, les propriétaires étaient au courant. De toute façon, avoir une peinture effacée, ça ne veut pas forcément dire qu’elle était mauvaise, ou que les gens ne l’ont pas aimée. Quand tu poses quelque chose dans la rue, ça n’est plus toi. Ça prend vie tout seul. Un graff colle à un mur. Mais il y a tout ce qui l’entoure et avec quoi l’on doit le coordonner. Au Brésil, on pense beaucoup à l’endroit où l’on va poser son œuvre. Représenter un mur sur des murs… Ça n’est pas mon truc. Il faut faire autre chose… De la végétation… Un arbre pour casser le mur. Des choses qui sont en train de se périmer… Des animaux. Essayer même de figurer le contact humain.

Qu’envisages-tu pour l’avenir ?
Aujourd’hui, le défi est de m’attaquer à de grosses façades. Ce travail commence à se développer dans toutes les grandes villes du monde. À Marseille, pour l’instant, ça reste rare. Mais ça vient. On commence. Pas forcément en centre-ville. Le but de l’art c’est d’amener au regard des gens ce qu’ils ne vont pas aller chercher. Et vraiment, j’aimerais les interpeller avec une œuvre géante.